Une ballade d’automne à Bouchon

J’avais pris un chemin montant ‘qui ne mène nulle part’ m’avaient dit des cultivateurs, et je me suis arrêté au bord du haut talus crayeux qui domine le village et l’abrite des vents du nord. Le soleil d’octobre en contre-jour séchait les terres déjà labourées en longs sillons passés au peigne fin.


        Une épeire (araignée) couleur de noisette, dodue, ponctuée de blanc est venue arpenter ma main tandis qu’au fond les folles vaches noires et blanches couraient bêtement derrière leur chef de file et que des enfants bleus et rouges cueillaient des mûres qu’ils mettaient dans un beau sceau de plastique jaune. Un coq chantait. Un chien aboyait. Le village se chauffait comme une vieille au pas de porte dans ses boursouflures d’arbres et ses anciens courtils à l’abandon encore frangés de hautes haies sombres.


       Et j’admirais une fois de plus ce paysage harmonieux et simple façonné en intime accord par la nature dans sa matière et par les hommes dans son apparence.


       Des bouts de routes bordées de talus à buissons suivant les sinuosités encore visibles des anciennes eaux courantes… Dans  les près, les griffonnages des haies arrachées, des ruisseaux taris, des petites propriétés maintenant remembrées… L’église, appuyée à son éperon en pente, allongeant son clocher fin en pierre découpée pour essayer de voir ce qui se passe au loin, vers la Somme embrumée, clignant de l’œil vers celui de l’Etoile qui jaillit des frondaisons en figure de proue à la pointe de l’oppidum – camp César. Une douzaine de maisons, l’ancien village, aux toits de pannes, tournés dans tous les sens, grimpent le long du vieux chemin bordé d’arbres qui poussent en toute liberté, drapés de lourds rideaux de clématites en plumes d’autruche. L’école, enfermée à côté de l’église…. En 1625, Charles de Monchy, seigneur et Demoiselle Magdeleine de Bournonville, son épouse, dame de Bouchon, baillent, à cens annuel et perpétuel, un terrain où l’on devra construire maison, pour servir de logement au clerc qui y tiendra école pour  l’instruction de la jeunesse…..

     De l’autre côté, la terre est plus blanche, car la craie affleure sur un mamelon qu’ont façonné les pluies et les labours en une suite de terrasses et de rideaux se dégradant selon la descente des eaux préhistoriques et la succession des cultures. Des genévriers nains s’y accrochent en points d’exclamation jusqu’aux pentes trop abruptes pour être cultivées, couvertes d’une herbe dure que paissaient jadis les troupeaux de moutons, où se dressent les boules sèches des centaurées et les dernières clochettes bleues des campanules à tige souple. Jusqu’au bas de la falaise où l’on discerne la ligne sinueuse de l’ancien ruisseau qui s’en allait vers le fleuve et qui a laissé sur les fonds plats les limons humides où l’herbe est plus grasse.

    Et les champs de maïs déjà cuits par les frimas de ces derniers matins s’allongent en bandes parallèles bordées d’autres bandes brunes des terres nues, en longues ondulations qui suivent les vallonnements successifs.


   Et le ciel tissé horizontalement aujourd’hui, comme une étoffe de soie, de bleu éteint, de traînées aux gris incertains, calme et immobile comme l’image de l’éternité.

Jean Pédeboeuf.
Poussières d’histoire sur la Somme .

 

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